Le magazine IDEA (eng) est une publication bimensuelle qui traite du design sous toutes ses formes : l’illustration, la typographie, l’architecture, etc.. Abordant à chaque fois un thème différent via des interviews et des articles de fonds, le numéro d’août 2011 mettait à l’honneur le design dans le manga, l’anime et les light novel (sorte de romans de gare, terrain privilégié des adaptations littéraires d’animes et de mangas).

Au sommaire

La première partie est consacrée à la présentation de designers et se clôture par une longue interview d’un designer également mangaka, Daisuke Nishijima (jp) (Diên Biên Phu (jp)).

Dans la seconde partie, un dossier nous permet de replonger dans le milieu du fanzinat japonais des années ’70 à travers les interviews de personnages ayant vécut l’époque de la naissance du Comic Market (fr) en décembre 1975. Une période de l’histoire du manga qui a connu un regain d’intérêt ces dernières années suite à la publication en 2008 de La genèse du Comic Market (コミックマーケット創世記 (jp)) dont l’auteur, Takanaka Shimotsuki, est d’ailleurs invité à répondre aux questions de la rédaction pour ce dossier.

Étant donné la richesse du contenu de ce numéro, c’est seulement la première partie, traitant du design, que je vais aborder dans la suite de cet article.

Les faiseurs de livre-objet

Dans la chaîne du livre, qui va de l’auteur aux lecteurs, l’une des fonctions de production passant relativement inapperçue est celle du maquettiste, chargé de donner son aspect au livre. Même si le principal intérêt d’un livre reste son contenu, il ne faut pas minimiser l’importance du livre en tant qu’objet. Le plaisir que l’on a à manipuler les livres, les regarder, les feuilleter, les comparer et parfois même les sentir ; tous ces petits plaisirs rendent le livre-objet indispensable à beaucoup d’entre nous, ne laissant à la dématérialisation des oeuvres livresques que l’avantage du gain de place.

Pour que l’on accorde tant d’importance à l’apparence des livres, il leur faut des maquettetistes, typographes, illustrateurs, en bref des stylistes de l’objet livre chargés de le rendre attrayant. Ils seront ici nommés « designers », puisqu’il s’agit du terme le plus souvent utilisé.

Qui sont ces faiseurs de livre-objet ?

Des otakus professionnels

Les designers de mangas viennent en général, soit du domaine amateur du fanzinat (同人誌 (fr)), soit des formations en design des beaux-arts, d’écoles de communications ou autres établissements spécialisés. On pourrait imaginer ces deux profils comme typiques de deux mondes bien distincts, les uns évoluants dans les cercles de fans tandis que les autres sont employés par les grandes maisons d’édition. Mais dans les faits, ils sont nombreux à garder un pieds dans chaque univers.

Par exemple Ryo Hiiragi (I.S.W. DESIGNING), ingénieur système de formation, il goûte pour la première fois au design en réalisant des fonds d’écrans avec des amis habitués du Comiket, et commence à se former au design sur des jaquettes de CD amateurs, puis des dôjinshis. Tout en évoluant dans le monde du design, il ne cesse de recueillir les avis des professionnels de l’imprimerie, de leur poser des questions pour poursuivre constamment son apprentissage autodidacte. En tournant dans des conventions comme Comitia (jp), son portfolio de design sous le bras, il multiplie les rencontres avec les éditeurs, qui retiennent peu à peu son nom. Aujourd’hui, Ryo Hiiragi travaille à la fois dans le domaine amateur (CD, DVD, dôjinshi), et pour des maisons d’éditions, notamment dans des collections s’adressants au public otaku chez deux grands éditeurs historiques : Gagaga bunko de la Shôgakukan et Super Dash bunko de la Shûeisha. Il dit apprécier l’absence de contraintes commerciales des dôjinshis, et continue ainsi à évoluer enter les deux univers.

Kemomimi, dôjinshi du cercle I.S.W.

Parmi les designers faisant la navette entre les deux mondes il y a également Yohei Sometani (BALCOLONY). Après des études à l’université des beaux-arts d’Ôsaka, il réalise de nombreux designs pour l’éditeur vidéo Aniplex et la maison d’édition Ichijinsha, en plus de dôjinshis, jaquettes de CD et DVD.

Hearts native, CD édité par Enterbrain

Ou encore Toshimitsu Numa (D-siki Graphics), diplômé d’une école de design, qui en plus de travailler aujourd’hui régulièrement pour la Kadokawa ou encore Ichijinsha, a eu la charge de réaliser le catalogue des magasins Tora no ana, ainsi que des designs de logos, de polices et autres plv (publicité sur le lieu de vente) pendant les années ’90.

Strike Witches, DVD édité par Kadokawa

Des metteurs en scène

Dans le manga, le rôle du designer pourrait s’apparenter à celui d’un metteur en scène chargé de mettre en lumière le talent de l’auteur sur la couverture de son livre. C’est en tout cas la réflexion que se font plusieurs designers.

Lorsque Kei Kasai s’est aperçue q’elle n’arrivait pas à dessiner deux fois un même visage, elle troqua son rêve de devenir mangaka pour celui de graphiste dans l’édition. Après des études de design à Londres, elle rentre au Japon pour travailler dans le design de manga. Aujourd’hui elle travaille en tant qu’indépendante pour plusieurs éditeurs, et en particulier la collection Ikki de la Shôgakukan. Elle explique que les mangakas n’ont pas toujours conscience de ce qui fait la force de leur dessin, de ce qui séduit leurs lecteurs. Le designer doit alors prendre la casquette de metteur en scène et demander au mangaka de réaliser un dessin selon ses indications. C’est ainsi qu’ont été réalisées les couvertures de La cité Saturne (jp) de Hisae Iwaoka (jp) (disponible chez Kana en france), avec qui Kei Kasai a travaillé sur plusieurs mangas.

Dosei mansion, manga édité par Kôdansha

Une vision que partage Yoko Akuta, qui après des études de design à débuter sa vie professionnelle par la réalisation de designs de sacs, tee-shirt et autres articles de papeterie aux motifs psychédéliques et SF avant de se lancer dans le design de mangas. Elle partage aujourd’hui son travail de designer entre la réalisation de publicités, magazine, emballages, et le manga, qui reste sa principale activité. On peut retrouver son travail sur les couvertures de Yaikita in Deep (jp) et d’autres titres de Shiriagari Kotobuki (jp) (dont le titre Jacaranda est disponible en français chez Milan).

Yaikita in Deep, manga édité par Enterbrain

Mitsuru Kobayashi (Designing Studio GENI A LÒIDE) quand à lui garde un très bon souvenir de son travail sur la série Wada radio no koko ni imasu (jp) de Radio Wada  dont il réalise le design alors qu’il n’est encore qu’un novice. Partant du constat que les designs trop similaires des tomes d’une même série donnent l’impression d’acheter le même livre, il décide de réaliser un design différent à chaque tome. Avec la bénédiction de l’éditeur de la Shûeisha et celle de l’auteur, il s’amuse à varier le design selon son inspiration et trouve alors dans la réalisation de cette série ce qui fait pour lui le charme de ce métier : inventer des designs qui correspondent à l’impression laissée sur le lecteur, et créer des livres que l’on a envie de conserver dans sa bibliothèque. On peut retrouver plusieurs séries sur lesquelles Mitsuru Kobayashi à travaillé en français : Real de Takehiko Inoue, Zetman de Katsura Masakazu (jp), Complément affectif de Mari Okazaki (jp) ou encore le Rohan au Louvre de Hirohiko Araki.

Wada radio no koko ni imasu, mangas édités par Shûeisha

Tadashi Hisamochi (hive) est influencé pendant ses études de design par Neville Brody ou David Carson (eng), c’est donc le design editorial et encore celui des jaquettes de CD qui lui donne le goût du design davantage que les livres, même s’il aime les mangas depuis son enfance. Il travail à son premier design de manga à la fin des annees ’90, époque à laquelle le format manga était encore très standardisé, mais allait connaître une évolution vers plus d’originalité. Une originalité qui est facilité selon lui au Japon par la spécificité d’avoir à disposition plusieurs systemes d’écritures – hiragana, katakana, kanji, alphabet – permettant de varier d’avantage les typographies et donc les designs. Il a une vision un peu plus pragmatique que ses camarades sur le métier de designer. Tout en rappelant la mise en avant des designers ces dernières années – en évoquant la publication d’un numéro d’IDEA qui était déjà consacré aux designers de mangas 2 ans auparavant – il relativise la liberté de création dont jouit le métier en précisant que le designer de mangas ne produit pas une oeuvre personnelle, mais doit se fondre dans l’univers de l’auteur et répondre aux impératifs commerciaux fixés par l’éditeur. Malgré ce bémol, on peut constater l’inventivité dont fait preuve Tadashi Hisamochi à travers ses réalisations : Sayonara monsieur désespoir de Kôji Kumeta  (jp) chez Kôdansha (disponible en français chez Pika édition), Momoider de Tôru Fujisawa chez Shûeisha (chez Pika édition en France), Furari (jp) de Jirô Taniguchi chez Kôdansha (traduit chez Casterman).

Et en France ?

Interviewés dans la presse, crédités à la fin des manga aux côtés de l’auteur et de son éditeur, les designers de mangas semblent prendre une place à part entière dans la chaîne du livre au Japon. Si la création dans le domaine du design des mangas semble être bien vivante au Japon, quelle est la situation en France ? Alors que les éditeurs français ont eu tendance à conserver de plus en plus souvent les couvertures originales en mettant en avant le respect de l’oeuvre originale – argument toujours bon pour contenter les fans – quelle est la place laissée au design des mangas par les éditeurs hexagonaux ?

Quand l’on constate le soin apporté à la présentation de certains mangas au Japon, la question mérite d’être posée.

Sources :

Site du magazine IDEA (jp / eng)

Pour allez plus loin :

Un page du site Yoi Comic – 良いコミック où l’on trouve une liste de designers (jp)

Un livre : Anime, Comic, Light Novel, Game no Designer shûアニメ・コミック・ライトノベル・ゲームのデザイナー集 (jp) (Annuaire de designers spécialisées dans l’anime, le manga, les light novel et les jeux)